LE VAGABOND
« Help ! Help ! ... »
« Non, ça suffit, je ne veux pas » Dit le pauvre hère.
« Regarde-moi comme je suis belle, aujourd'hui j'ai mis du rouge à mes joues. »
« Arrête je vais encore avoir des complications, tu crois que c'est gentil de me tenter ainsi.»
« Tu ne crains rien, mes copines font le guet, allez prends moi » Dit la mâtine se faisant câline.
Martin n'en croit pas, ni ses yeux, ni ses oreilles : une pomme enjôleuse ! Le parfum qui s'exhale de sa peau le trouble, son estomac crie « Prends-la » Son ventre se tord de trouille. Un rayon de soleil l'éblouit, tout se brouille. Il ne contrôle plus sa main qui attrape la pomme, la glisse dans sa poche. Il ne s'attarde pas devant l'étalage. C'est presque en courant qu'il gagne la rue voisine et là … à l'abri des regards indiscrets, croit-il, il croque le fruit tentateur, l'engloutit vivement. Son estomac, surpris, regimbe un peu. Tant pis il mange sans retenue.
« Alors, mon ami, on récidive. »
Il sursaute, affolé, il s'apprête à fuir.
« Allons mon brave, je n'ai pas de menottes, vous ne craignez rien, ai je l'air d'un croquemitaine ? » S'exclame une dame, du rire plein les yeux.
« Heu ! » bredouille Martin tremblant de peur.
« Je vous ai vu l'autre jour et j'ai eu bien de la peine pour vous. Une pomme, est-ce là un si gros larcin de nos jours. Nous ne sommes plus au temps des Misérables. Pourtant vous aviez l'air aussi malheureux que Jean Val jean. Tenez, prenez donc mon cabas et accompagnez moi un bout de chemin. » Lui enjoint son interlocutrice du ton où se décèle l'habitude d'être écoutée.
Martin se précipite. Soudain, il se sent important, une Dame, a besoin de son aide. Il rend service. On le sollicite. Il danserait s'il osait. Madame Audoin, personne respectable et respectée dans le village le regarde du coin de l'œil, heureuse elle aussi. Elle devine les pensées de cet homme malmené par la vie. Ils cheminent côte à côte, lui d'un pas ragaillardi, elle mesurant chaque pas afin de ne pas user trop vite ses forces.
Arrivée devant une belle grille elle s'arrête.
« Nous sommes rendus » Claironne-t-elle.
« Venez donc partager mon goûter, vous savez à mon age on se nourrit de peu »
« Madame, je suis confus »
« Allons, mon brave pas de manière. D'ailleurs nous ne seront pas seuls, voici Caroline ma petite fille qui vient me tenir compagnie »
« Ma chérie je te présente Martin. Il va goûter avec nous et demain s'il est toujours d'accord il viendra ramasser les pommes du verger. Il adore les pommes, n'est-ce pas Martin »
« Mais, Madame …»
« Vous n'êtes pas libre demain !»
« Mais si … »
« Alors c'est entendu, allez Caro sert nous le chocolat chaud et la tarte aux ….. ». La vieille dame se met à rire.
« Décidément nous n'en sortirons jamais »
Si vous allez rendre visite à la bonne madame Audoin, à Francheville, au cœur de la région lyonnaise, vous rencontrez sûrement son protégé : Martin. Ne soyez pas étonnés si vous l'entendez parler tout seul. Non ce n'est pas la sénilité qui le guette. Il vient tout juste de fêter la cinquantaine et il est en pleine forme psychique.
Je vais vous dire un secret : toutes les pommes sont amoureuses de lui. Il sait si bien s'en occuper. Il les frotte, afin que leur mine soit toujours resplendissante. Lorsque Caroline invite des copains et des copines, son visage rayonne en les regardant mordre à belles dents dans la tarte aux pommes que sa grand-mère a confectionnée pour eux et ce jour-là exceptionnellement, il partage la table joyeusement animée.
Maintenant, dans le village, tous les habitants vantent son courage. Martin ne rechigne jamais à aller prêter la main. Il y a toujours des arbres qui perdent leurs feuilles, Martin va les ramasser. Il a toujours des cheminées à alimenter, Martin casse le bois.
Allez une dernière confidence : Martin, un jour à tendu à un chien perdu, seul, sale, abandonné, un morceau de son casse-croûte. Depuis ils forment la plus belle paire d'amis jamais vue.
Le dimanche lorsque madame Audoin va à la messe, il l'accompagne au village. Sur le pas de la porte de l'épicerie, Maryse, la vendeuse, est rayonnante dès que leurs regards se croisent. Ses mains sont si douces … son parfum est frais comme une rivière courant dans un sous bois … Ses yeux éclaboussent de joie. Ses lèvres semblent alors lui crier.
« Help !»
Martin est heureux. Il a trouvé sa pomme d'amour.
(Cette histoire sortie de mon imagination fait partie des histoires que je racontais à Aurélie lorsqu'elle était petite.)